Raoul Savoy (SUI) : "En Afrique, je suis un bâtisseur"

Publié le par Frank Simon

Raoul Savoy est l'un des rares techniciens suisses à travailler sur le continent africain depuis le début des années 2000. Il s'apprête à reprendre une sélection dans peu de temps, engagée en éliminatoires de la CDM 2022...

Raoul Savoy est l'un des rares techniciens suisses à travailler sur le continent africain depuis le début des années 2000. Il s'apprête à reprendre une sélection dans peu de temps, engagée en éliminatoires de la CDM 2022...

Depuis une vingtaine d’années, le technicien helvète parcourt inlassablement le football africain, sa grande passion. Passé par le Cameroun, le Maroc, l’Ethiopie, Eswatini, l’Algérie, la Gambie et la Centrafrique, il a accepté de se raconter, en attendant de rebondir très prochainement. Sans surprise, ce sera auprès d’une sélection africaine, avec l’objectif de disputer enfin la CAN.

 

« Raoul bonjour ! A la lueur de votre long CV, on s’aperçoit que vous vous êtes retrouvé très tôt sur le marché africain, dès 2002. Dans quelles circonstances ?

Fin 2001, début 2002, j’étais en contact avec un ami, Christian Zermatten qui entraînait alors l’Africa Sports d’Abidjan en Côte d’Ivoire. J’entrainais alors en D3 suisse. J’avais terminé ma carrière de joueur assez jeune à cause de problèmes récurrents à une épaule. Il m’a dit de venir pendant les vacances, pour voir comment ça se passait. Je me suis donc rendu à Abidjan où je suis resté une quinzaine de jours. Sur place, j’ai vu un autre football, senti une autre atmosphère. Perçu les tensions entre clubs. J’ai rencontré beaucoup de gens aussi. A mon retour, quelques jours plus tard, j’ai reçu un coup de fil du président du Tonnerre de Yaoundé (CAM) qui avait entendu parler de moi et qui souhaitait me rencontrer à Paris assez rapidement pour me proposer un projet. Je suis monté assez vite, je l’ai rencontré avec son staff. Il m’a dit qu’il cherchait un entraîneur jeune, dynamique, avec les dents longues, qui allait commencer avec un salaire modeste mais qui pourrait se faire un nom dans l’un des grands noms du foot camerounais et africain ! Là, je n’ai pas hésité. Quelques jours plus tard, on partait avec mon épouse, emportant deux valises.

Comment s’est passée cette première expérience sur le continent ?

On a débarqué à Yaoundé à quelques jours de la reprise. J’ai pris en main une équipe talentueuse avec beaucoup d’internationaux de toutes catégories. J’ai rapidement été mis dans le bain, avec beaucoup de pression aussi, et Roger Milla très proche du club. C’est un club très suivi, qui veut des résultats. On a commencé une campagne africaine et on est allés jusqu’en finale de la Coupe de la CAF 2002 qu’on a malheureusement perdue en aller-retour contre la JS Kabylie. Ce fut une première année qui m’a placé devant mes responsabilités : j’ai connu les réalités de la pression, celle liées aux choix, le fait d’assumer une position importante, faire preuve d’autorité et résister. Ca m’a beaucoup appris tout de suite. Malheureusement, des tensions sont vite arrivées entre anciens et dirigeants actuels, avec des conflits entre deux groupes. Entre temps, j’ai reçu une offre du Maroc. Donc, on a convenu avec le président que c’était mieux que l’on se sépare. C’est comme ça que j’ai rejoint le CODM de Meknès.

Vous optez pour le Maroc, un pays plus stable et un championnat plus structuré. De 2003 à 2006, vous allez d’ailleurs y naviguer entre plusieurs clubs…

A Meknès, j’ai apprécié la ville, magnifique, et ces gens incroyables. J’avais un comité dynamique qui m’a donné les pleins pouvoirs. J’ai aussi conservé depuis cette époque une relation très forte avec mon préparateur physique du CODM, qui est super important dans la vision que j’ai de la préparation des joueurs. On a fini champion d’automne après une série d’invincibilité, et avec un jeune effectif. On avait battu le Raja, le Wydad ! J’ai été nommé pour le titre de meilleur entraîneur aux côtés de Vahid Halilhodzic, Alain Giresse, Henri Michel. La deuxième saison, après avoir fini sur le podium, on était plus attendus. J’ai pas mal appris sur la gestion du Ramadan, sur la mentalité nord-africaine, différente de la mentalité subsaharienne dans l’approche. Ensuite, j’ai eu besoin d’une petite pause. Je suis rentré en Suisse au moment de la naissance de notre première fille. Puis j’ai rejoint le Chabab Mohammedia qui était dans une position délicate au classement. On a fait le maximum pour le remettre dans le ventre mou du classement. J’avais le même staff qu’à Meknès. Mais des soucis sont arrivés, avec une présidence sensible aux pressions de la rue. De là, j’ai été contacté par l’IR Tanger, qui était un adversaire direct de Mohammedia dans la course au maintien.

Après Meknès et Mohammedia, vous partez ensuite à Tanger…

J’ai découvert une ville incroyable, avec une mentalité proche de l’Espagne. On a sauvé l’équipe, ce que personne n’imaginait. On a même disputé une demi-finale de Coupe du Roi, en l’espace de quelques mois et une dizaine de matches. Tout le monde nous voyait en D2 ! Ensuite, j’ai reçu une offre pour diriger l’équipe nationale d’Ethiopie.

Après plusieurs années en club, était-ce le bon moment pour vous de vous essayer sur le banc d’une sélection ?

Oui, c’était le moment de faire le grand saut, de passer à l’étape supérieure. Malheureusement, la fédération était dans une phase compliquée. Je ne suis resté que quelque mois mais on a disputé un quart de finale de la CECAFA Cup contre la Zambie avec une équipe très jeune. Il y avait des tensions avec la FIFA, ce qui fait que j’ai écourté cette collaboration pour rejoindre un petit pays, le petit royaume du Swaziland, devenu Eswatini.

Toujours en qualité de sélectionneur ?

Oui, mais avec un projet sensiblement différent de ce que j’avais vécu en Ethiopie. Il n’y avait que des joueurs amateurs sur le plan local. Le but, c’était de professionnaliser le cadre de la sélection, amener les joueurs à réfléchir en pro. On réunissait les internationaux du mercredi au vendredi, ensuite on les renvoyait dans les clubs. C’était une sorte de semi-internat ou l’on travaillait tactiquement et sur l’état d’esprit. Durant cette période, on a battu le Togo d’Adebayor, on a fait nul en Afrique du Sud, et un autre résultat encourageant contre le Ghana. A un moment donné, le Ministre a voulu placer un local à ce poste. Après discussion, j’ai repris la route, en me disant que je pouvais poursuivre ailleurs.

C’est ce qui s’est passé, puisque vous avez été recontacté par la Botola marocaine !

J’ai rejoint le MC Oujda, un club en difficulté qui voulait se sauver, avec de nouveau une petite dizaine de matches à jouer. J’ai sauvé l’équipe.

La première rupture avec ce parcours linéaire intervient dans la foulée de ce sauvetage, puisque le football suisse se rappelle à votre bon souvenir…

Neuchâtel Xamax m’a contacté quand Tchagaev, un mécène tchéchène, a racheté le club. Il y avait un staff hispanique que j’ai intégré puisque je suis moi-même hispanisant. Le coach Victor Munoz, ex Barça, a souhaité m’avoir auprès de lui. On a travaillé sept mois, et on était quatrième à la trêve hivernale. Dans l’effectif, on avait Uche le Nigérian, Seferovic, récent double buteur contre la France à L’Euro. Mais des problèmes de trésorerie sont apparus. Il y a eu la mise en faillite du club alors qu’on était en stage à Dubai. On a appris que la fédé retirait la licence pour la L1 à ce moment-là. Voilà comment on s’est tous retrouvés libres.

Comme depuis le début de cette carrière africaine, vous n’avez pas eu à patienter longtemps avant de rebondir !

Le MC Oran (D1 ALG) connaissait ma réputation de « pompier ». Il y avait 10 matches à jouer et il risquait de descendre. Malgré une fin de championnat très compliquée, j’ai pris mon adjoint de toujours et on s’est lancés. On est restés 8 matches invaincus, le MCO a été sauvé à l’avant-dernière journée. Un vrai miracle ! Ca m’a valu des éloges en Algérie parce que tout le monde pensait que c’était cuit. J’avais l’international Belaili, devenu depuis champion d’Afrique, dans mon effectif. On l’a remis sur le droit chemin disciplinaire.

Retour à la case départ, en Suisse, avec cette fois un tout autre projet…

Le FC Sion m’a appelé pour reprendre les U21, la relève du club. Cela correspondait à la naissance de ma deuxième fille. J’ai fait une année intéressante avec des joueurs qui évoluent désormais partout en Europe après avoir explosés. C’était un travail de fin de formation. A la fin de cette saison, je n’ai pas souhaité continuer dans ce secteur. Je préfère la pression liée à l’équipe première !

Ca tombe bien, un club algérien vous contacte pour jouer les pompiers de service !

Cette fois, c’est le MC El-Eulma qui m’a appelé pour effectivement une mission de sauvetage sur 9 matches. Devinez quoi ? On s’est sauvés, largement, avant la fin ! C’est une ville un peu retirée, près de Sétif, avec peu de moyens. Ce fut extrêmement intéressant comme expérience, avec des joueurs qui ne maîtrisaient pas forcément bien la langue française, mais très volontaires.

Il était dit qu’un jour vous retourneriez sur le banc d’une sélection nationale. Ce fut du côté des Fauves du Bas-Oubangui de Centrafrique…

J’ai eu vraiment la chance de pouvoir connaître des gens qui m’ont permis de prendre la Centrafrique, juste avant la guerre civile. La sélection était désorganisée. On a fait un gros travail sur ce plan-là pour que les joueurs se sentent pleinement dans l’environnement d’une sélection A. La diaspora des joueurs, importante, se plaignait de manques. Malheureusement, le conflit a éclaté, et il y avait d’autres priorités. J’ai dû quitter ce projet à contre cœur…

…Pour rebondir assez vite en Gambie !

Oui, un nouveau pays anglophone pour moi. L’équipe sortait d’une suspension de 2 ans, avec un effectif dispersé, une forte diaspora avec des joueurs aux Etats Unis. Il a fallu relancer, convaincre. Redonner de la vie aux Scorpions. On a obtenu un nul en Ouganda, un nul en Afrique du sud à Durban, on a mené la vie dure au Cameroun sur deux matches. Récemment, le président de la fédé m’a écrit un message émouvant, me disant que j’avais été au début de cette histoire, qui a abouti à leur qualification historique pour la prochaine CAN. Ca m’a fait chaud au cœur. On  a bossé un an et demi avec très peu de matches, mais en réalisant un travail de fond. Ce fut pour moi une approche différente du métier, où il a fallu convaincre les joueurs, presque repartir de zéro, d’une page blanche. Ca n’arrive pas en Europe.

Là, surprise : vous repartez en Centrafrique !

Effectivement, la Centrafrique m’a rappelé quand les choses se sont apaisées. C’est mon pays de cœur, j’y ai une forte attache. C’est quelque chose qui m’est tombé dessus. On a bossé près de deux ans, on a fortement avancé au classement FIFA. On a failli se qualifier pour la CAN 2019 en jouant la gagne jusqu’à la fin. Il y a eu aussi la venue de Kondogbia. On a joué des matches amicaux, battu le Kenya, l’Ouganda, on a fait un super match contre l’Algérie de Madjer. A la fin, on était des adversaires demandés et respectés loin de nos frontières. De même, on était Invaincus à Bangui durant mes deux passages, avec très peu de buts encaissés chez nous. Ca n’apparait pas dans les classements mais ce sont des réalités dont on est fiers.

Où en êtes-vous aujourd’hui ? Etes-vous prêt à repartir pour une nouvelle mission ?

Justement, il y a un projet qui va se concrétiser très bientôt, je l’espère en tout cas. Je suis prêt à repartir avec mon baluchon, auprès d’une équipe nationale. La sélection, c’est un travail différent de celui en club. On est plus dans la préparation, l’évaluation. Il ne faut pas se tromper. On a souvent un mois ou deux entre deux matches. C’est passionnant à construire. Finalement, une EN, c’est entre six et dix matches dans une année. Il faut faire les bons choix de joueurs, stratégiques, etc.

On imagine que durant ces deux décennies, vous avez tissé des liens forts et développé votre réseau sur le continent…

Des amitiés, oui, je n’ai pratiquement que ça en Afrique. Je suis un bâtisseur, pas un destructeur. J’aime laisser quelque chose derrière moi. Construire, trouver des pépites qui feront une carrière. J’ai souvent planté les graines et arrosé l’arbre, avant qu’un autre puisse profiter du fruit. Mais ça m’est égal. Je sais ce que j’ai fait. C’est aussi ma fierté. A la fin de la carrière, certains ne regarderont que les coupes et les médailles. Moi, je regarderai la trace laissée. Je n’ai pas d’ennemis, je reste en contact avec mes anciens joueurs, mes anciens présidents, les ministres, les anciens adjoints.

Vous êtes l’un des rares suisses à avoir exercé en Afrique depuis une vingtaine d’années. Comment expliquez-vous ce manque d’attrait pour le continent ?

Les Suisses n’ont pas une mentalité de globe-trotter dans le monde du sport. Dans l’humanitaire, le développement économique ou technique, oui. Mais pas en sport. C’est une réalité. Par contre ceux qui ont tenté l’aventure ont eu du succès et on été appréciés partout pour leur expertise, leur honnêteté et leur sérieux. Peut-être que l’on préfère la qualité à la quantité !

Quel est votre objectif ultime ?

J’espère réussir à décrocher l’un de mes rêves : une qualification en phase finale de la CAN. Offrir ça à une nation, ce serait incroyable ! Il faut faire des sacrifices pour jouer une CAN. Pourquoi pas non plus un jour jouer une Coupe du monde ? Je n’ai que 48 ans et pas mal d’années encore devant moi, une épouse qui me soutient. J’ai l’expérience des cultures et des religions, celle des langues. Je ne suis jamais arrivé en disant : je sais, et vous ne savez pas. J’ai une méthode, que j’adapte à l’environnement et aux gens. Et ça dure depuis vingt ans ».

Propos recueillis par Frank Simon - Copyright @AfroFootball55

Publié dans INTERVIEW

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