Académiciens Story

Publié le par Frank Simon

JM Guillou et la première promotion à Sol Béni (crédit @ ASEC)
JM Guillou et la première promotion à Sol Béni (crédit @ ASEC)

Il y a tout juste vingt ans, le hasard -ou le destin- m’a placé sur le chemin des Académiciens de l’ASEC lors d’un reportage à Abidjan. Une rencontre fortuite inoubliable avec ceux qui allaient devenir les enfants chéris de la Côte d’Ivoire.

Fin de l’automne 1995. Je venais tout juste de commencer ma collaboration avec Canal Horizons, la version africaine de C+, grâce à mon ami Christophe Roux qui m’avait demandé de le rejoindre en qualité de consultant sur les finales africaines.

Cette année-là, j’étais déjà l’un des pigistes réguliers de France Football, tout en collaborant avec la BBC Afrique, La lettre du Sport africain de haut niveau et African Soccer. Régulièrement je parcourais le continent africain, quand mes finances me le permettaient.

Les fins de mois étaient souvent difficiles mais dès que possible, je réinvestissais une partie de mes revenus dans un reportage. C’est ainsi que je décidai de me rendre à Abidjan pour la finale de la (défunte) Coupe des clubs champions entre l’ASEC et les Orlando Pirates de Soweto. Les équipes avaient fait 2-2 à l’aller et tout indiquait que l’ASEC allait s’imposer au « Felicia ».

Je n’aimais pas spécialement Abidjan, principalement en raison de son climat, mais la perspective de vivre cette finale retour, un an après avoir assisté à Espérance de Tunis – Zamalek (3-1) était une belle motivation. Comme France Football avait accepté de me prendre une pleine page sur le match, je me rendis tôt le matin à Sol Béni, le camp d’entraînement de l’ASEC, et ce dès mon arrivée.

Sur place, déception. En ce milieu de semaine, je ne trouvais personne. Aucun joueur. Il m’avait échappé que l’équipe s’était mise au vert à Yamoussoukro, à l’intérieur du pays. En attendant de m’y rendre avec un collègue du quotidien Fraternité Matin, je décidais quand même de faire le tour de Sol Béni.

A défaut de joueurs seniors, j’y découvris des groupes de gamins. Et surtout, j’y rencontrais le bras droit du président Roger Ouégnin, Jean-Marc Guillou. C’était la première fois que j’étais en présence du Français, qui travaillait à l’ASEC. Son vécu d’ancien pro, d’ancien technicien mais aussi d’ancien président de club était naturellement un atout considérable pour les Mimosas.

La conversation s’engagea et c’est ainsi que JMG m’expliqua la raison de la présence de tous ces jeunes à Sol Béni. Avec la bénédiction de Maître Ouégnin, il avait créé une Académie au sein de l’ASEC en 1994. Et commencé le recrutement de jeunes joueurs issus des quartiers d’Abidjan à partir de critères très précis.

Tous avaient entre onze et treize ans. L’idée, c’était de faire de ces petits les futurs cadres de l’ASEC, de les modeler sur le plan technique. JMG avait déjà tout prévu. Ceux que l’on voyait jouer n’étaient que la première génération, ou promotion. D’autres suivraient. Ils étaient scolarisés à Sol Béni et le club prenait soin d'eux. JMG, en fin visionnaire, m’avait expliqué qu’ils étaient l’avenir du football ivoirien. Il ne voyait aucune limite à leur progression. Le professionnalisme, l’Europe, l’équipe nationale. Et la Coupe du monde.

Parmi ces petits, il y avait Didier Zokora, Abdoulaye Djiré, Siaka Tiéné, Habib Touré, les futurs Maestro, Junior, Chico et Kolo, parmi tant d’autres. Je partis dans la foulée à Yamoussoukro pour suivre deux jours durant l’ASEC dans sa préparation. Le samedi après-midi, le football ivoirien connut son Waterloo. Piégé par la défense des Orlando Pirates emmenée par Mark Fish et son gardien nigérian Williams Okpara, l’ASEC s’inclina 1-0 en toute fin de match. Les supporters commencèrent à faire brûler des journaux dans le stade, la sortie fut chaotique.

Le lendemain, au petit jour, je repartais pour Paris. J’y rentrai avec deux papiers, le triomphe des Orlando Pirates, premier club sud-africain à gagner une coupe d’Afrique, trois semaines avant la CAN en Afsud. Et puis, un projet de papier, un peu plus nébuleux, une sorte de pari, concernant les gamins de l’ASEC.

EN fin d’année à l’époque, France Football consacrait une section importante aux bilans chiffrés des continents. Je m’occupais de l’Afrique et en plus du commentaire du classement, la rédaction en chef m’avait accordé une double page. C’est ainsi que j’écrivis, sans le savoir, le premier chapitre de l’histoire des Académiciens de l’ASEC.

Dans les mois et les années qui suivirent, mon ami Jean-Philippe Cointot de l’Equipe, qui passait 2 à 3 mois par an sur le sol ivoirien, devint un familier de l’Académie et de ses joueurs. Jusqu’à parfois leur servir de chauffeur pour les emmener à la piscine, à la demande de JMG. Pour ma part, je retrouvais l’ASEC et l’Académie une fois par an environ, comme en 1997 lors du stage du Nigeria à Sol Béni.

Je me souviens des Kolo Touré, Copa Barry et Maestro courant après les Okocha, Taribo West et Amokachi pour récupérer tee shirts et autres souvenirs. Ce Nigeria était champion olympique et certainement la meilleure équipe jamais assemblée sur le continent à cette période. Une Dream Team qui faisait rêver les petits. Des légendes vivantes que les Académiciens, désormais âgés de quinze-seize ans, côtoyaient quotidiennement.

Février 1999. Dans la foulée de la victoire de l’ASEC – enfin ! – en Ligue des champions 98 aux dépens du Dynamos FC de Harare (ZIM), le manager général Jean-Marc Guillou avait annoncé que les Académiciens prendraient le relais de l’équipe vainqueur. Exit donc les champions, place à des « Marie-Louise » n’ayant jusqu’alors jamais joué le moindre match officiel.

Un coup de tonnerre dans le football ivoirien qui avait déjà appris à connaître les petits. Régulièrement, ces derniers infligeaient des corrections aux clubs voisins, comme le Lazer FC, équipe libano-ivoirienne qui encaissa bien souvent dix buts. Avec JP Cointot, nous avions décidé de nous rendre à Abidjan pour la Super Coupe d’Afrique. Moi à titre privé puisque France Football n’avait pas cru bon de m’y dépêcher pour y écrire la suite des aventures des Académiciens. Et ce qui devait arriver se produisit…

Ce dimanche après-midi là, les Académiciens livrèrent le premier match officiel de leur carrière contre l’Espérance de Tunis. Les expérimentés Tunisois, s’ils repoussèrent la jeune classe en prolongation, s’inclinèrent 3-1. La Côte d’Ivoire était conquise, l’Afrique en passe de l’être. Nous avions eu le sentiment d’assister à la naissance d’une dynastie. Plus rien ne s’opposait à ce que ces jeunes pétris de talent représentent les Eléphants.

De retour à Paris, France Football accepta finalement que je fasse le récit de cette épopée. Plus tard, les Académiciens devinrent l’équipe olympique ivoirienne mais ratèrent de peu la qualification pour Sydney 2000. A partir de 2001-2002, les premiers Académiciens furent appelés chez les Eléphants.

Je partis à Beveren, en Belgique, à la rencontre de JMG et des Académiciens qui l’accompagnaient, après qu’il eut mis un terme à sa collaboration avec l’ASEC. Une terrible fâcherie entre lui et le président Ouégnin, irréconciliables. Ce fut l’occasion de réaliser ma première interview d’un jeune et ombrageux Yaya Touré.

En 2005, les Académiciens constituaient l’ossature de l’équipe nationale. Finalistes de la CAN 2006, ils s’étaient qualifiés pour le Mondial en Allemagne, une première pour le pays. Et tout cela, au beau milieu des évènements politiques qui fracturaient la Côte d’Ivoire.

De Coupe du monde 2010 en Mondial 2014 dont ils ne franchirent même pas le 1er tour, en passant par une finale de CAN 2012 perdue, la génération des Académiciens a vieilli. De la deuxième promotion est sorti celui que son frère considérait – à raison- comme le plus fort, Yaya Gnegnery Touré.

Février 2015 : la Côte d’Ivoire est sacrée championne d’Afrique, vingt trois ans après son premier titre. Dans le onze vainqueur, quelques rescapés de l’Académie : Kolo et Yaya Touré, le gardien Copa Barry, titularisé en raison de la blessure du titulaire Gbohouo, Siaka Tiéné « Chico » mais aussi Gervinho et Kalou « Kalunho ». La boucle est enfin bouclée. JMG a enfin été exaucé, après tant d’années.

D’autres Académies JMG ont fleuri depuis quinze ans et plus à travers le monde, en Afrique mais aussi en Asie et même en Europe, dont les joueurs embrassent à leur tour de belles carrières comme Hamari Traoré (MLI, JMG Bamako) à Reims et Rami Bensebaïni (ALG, JMG Paradou) à Montpellier. D’autres sont prêts à les imiter.

A titre personnel, je me suis souvent dit que j’avais eu la chance de tomber un jour par hasard, au bord de la lagune Ebrié, sur ces gamins tellement doués. Et que, finalement, j’avais eu raison d’insister pour raconter au grand public leur histoire. Avec un grand H.

Frank Simon

Publié dans Nostalgie

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